Quand on fête ses 10 ans, on peut sortir le champagne. Ou alors laisser vieillir un rhum. A1710 a choisi la seconde option, et on ne va pas s’en plaindre. La distillerie martiniquaise du François dévoile La Vieille Brute, un rhum agricole millésimé 2020 qui n’est autre que sa célèbre Perle Brute passée par la case fût pendant six ans. Autant dire que le brut s’est bien poli. C’est notre bouteille du Week-End.

Tout part d’une parcelle, celle de Paul Octave, planteur du Saint-Esprit avec qui A1710 travaille depuis près de dix ans. Ses cannes, un assemblage de variétés issues d’une seule et même parcelle, donnent naissance à La Perle Brute, rhum blanc devenu au fil du temps l’une des icônes de la maison.

En 2020, une partie de ce distillat a donc été mise de côté en fûts, histoire de voir ce que ça donne. Six ans plus tard, on a la réponse.

Six ans pour polir le brut

L’élevage s’est fait majoritairement en fûts ex-cognac, avec une finition en fûts ex-bourbon. Résultat : la fougue du distillat brut a laissé place à un rhum rond et velouté, d’une très grande finesse. L’identité de la parcelle, elle, n’a pas bougé. Comme le résume Yves Assier de Pompignan, fondateur d’A1710 : « Six ans de fût ne l’ont pas effacée : ils l’ont polie. »

La Vieille Brute est mise en carafe à 49,8 % et est proposée en édition limitée de 350 carafes numérotées. Classé rhum agricole vieux hors AOC, ce millésime 2020 a été distillé en alambic charentais.

Dans le verre

Côté dégustation, nous avons eu la chance de découvrir cette cuvée en compagnie de Yves Assier de Pompignan et Moëana Risal (Maitre de Chai) au bar de l’Hôtel Lancaster à Paris lors d’une bien belle soirée autour des équipes de CopperBay.

Nous avons tout d’abord attiré par ce rhum à la couleur ambrée et au beaux reflets dorés dans son élégant flacon. Le charme a continuer d’opérer au nez, riche et complexe autour des notes vanillées et de noix de coco, soutenues par des touches de fruits secs et d’épices. La bouche a conclu le plaisir avec une belle suavité, et une grande richesse aromatique autour de notes d’agrumes, de fruits rouges, enrobées de douceur vanillée pour une finale chaleureuse et longue sur les épices et un soupçon de café.

La Vieille Brute sera disponible dès à présent en Martinique, puis dès en décembre prochain en France métropolitaine. Il faudra la chercher à la distillerie, chez les cavistes ou sur l’e-shop. Le prix de vente conseillé est de 495 euros le flacon. Ce n’est pas un rhum de tous les jours, mais 350 carafes numérotées, ça ne court pas les rues non plus.

Petit rappel sur A1710, un rêve d’enfant et un nom de code

Puisque la cuvée est là pour fêter une décennie, profitons-en pour un petit rappel : A1710 mérite qu’on s’y arrête.

Fondée en 2016 par Yves de Pompignan, la distillerie est née d’un rêve d’enfant : créer un grand rhum agricole martiniquais, intégralement maîtrisé. Indépendante, à la production volontairement limitée (autour de 100 000 bouteilles par an), elle s’est imposée en moins de dix ans comme l’une des signatures les plus singulières du rhum contemporain.

Le nom, lui, est un code inventé par le fondateur, la marque n’ayant pas d’ancrage historique lié à une famille ou à une habitation. Le « A » évoque à la fois Agricole, Alambic et Artisanal, mais aussi Aline et Alice, les deux grand-mères qui ont inspiré le nom des alambics. Quant à « 1710 », il apporte une profondeur symbolique puisée dans l’histoire familiale, en écho à la passion du rhum transmise par un père agronome dans la canne et un grand-père qui a travaillé en distillerie.

L’Habitation du Simon, un lieu qui a vécu

A1710 est installée à l’Habitation du Simon, au François, un site dont l’histoire remonte à la présence caraïbe sur l’île, autour du chef amérindien Simon qui lui a donné son nom. Ancienne sucrerie, le domaine a connu plusieurs vies : résidence privée, lieu de réception, maison de rencontres, et même, pendant un temps, résidence du préfet. En 2016, un nouveau chapitre s’ouvre avec l’arrivée de la distillerie.

La distillerie cultive 12 hectares de canne en propre et travaille avec plusieurs planteurs partenaires. Depuis 2016, la culture est conduite en agriculture biologique. A1710 participe aussi à la replantation de variétés rares, parfois oubliées, aux noms créoles qui donnent envie : la canne « Piépoul » (dont les rejets rappellent les pattes d’une poule), la canne Vanille, la canne « Penépilet » (si douce qu’elle évoque le pain et le lait du petit-déjeuner) ou encore la canne « Divin », aux notes plus tanniques et vineuses.

La coupe se fait à la main, toute l’année, au coutelas. Pas de mécanisation lourde : la canne s’oxyde vite sous climat tropical, et la récolte manuelle préserve l’intégrité de la tige comme la qualité du jus.

Une extraction et une distillation à part

Chez A1710, seul le cœur du jus, le plus concentré, est conservé, et la bagasse ne repasse pas par le moulin. Le rendement y perd, mais on évite les composés plus fibreux et herbacés. Le vesou fermente ensuite en cuves thermorégulées pendant cinq à dix jours selon les références, avec une palette de levures (œnologiques, boulangères ou issues de la canne) selon les profils recherchés.

Puis vient la distillation, et c’est là que la maison fait un pas de côté sur l’île. Quand la majorité des rhums agricoles martiniquais sont distillés en colonne continue, A1710 a choisi l’alambic : deux alambics charentais en cuivre, hybridés d’une colonne de concentration à plateaux, un dispositif unique à la Martinique. La coupe des têtes, du cœur et des queues se fait à la main, avec un degré moyen de distillat fixé à 69°, pour conserver un maximum de composés aromatiques.

En avril 2024, A1710 a inauguré un chai de vieillissement de 450 fûts, où se côtoient chêne français ou américain, fûts neufs, ex-cognac, ex-bourbon, ex-porto et autres originalités. Environ 40 % de la production est mise en vieillissement. Et l’on n’y fait pas de pause : A1710 est la seule distillerie de Martinique à produire du rhum toute l’année, là où la plupart suivent une campagne saisonnière.

Enfin, la mise en bouteille reste artisanale : bouchage, étiquettes, numérotation, cire sur certaines cuvées, tout se fait à la main sur place. Les carafes emblématiques, dessinées par Yves de Pompignan, évoquent à la fois la goutte et la dame-jeanne. Et si l’envie vous prend de pousser la porte, la distillerie ouvre toute l’année pour des visites et des ateliers (cannier, distillateur…)

Avec La Vieille Brute, A1710 prouve qu’une icône peut gagner en rondeur sans perdre son identité. Reste à mettre la main sur l’une des 350 carafes, et accessoirement au portefeuille…

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