Lors d’un récent reportage sur la gastronomie autour de Rouen nous avons eu la chance de savourer quelques spécilités régionales, dont du vin. Un vin normand en effet, IGP Calvados, le Pinot Noir 2023 des Arpents du Solei, notre Bouteille du Week-End.

On a beau le répéter, ça surprend toujours autant : oui, il existe du vin en Normandie, et non, ce n’est pas une blague de comptoir. Direction le Calvados, à quelques encablures de Saint-Pierre-sur-Dives, pour aller goûter le Pinot Noir 2023 du domaine Les Arpents du Soleil. Et autant le dire tout de suite : la curiosité passe vite au second plan derrière le plaisir de dégustation.

Un nom qui ne ment pas

Les Arpents du Soleil, c’est un domaine qui existe depuis la fin du IXe siècle, où moines et seigneurs cultivaient déjà la vigne, la fameuse carte de Cassini mentionnait même une « Maison du Vigneron » à l’emplacement exact du vignoble actuel. Mais comme beaucoup d’histoires viticoles françaises, celle-ci a connu un long trou noir : le vignoble normand a été mis à mal par des raisons politiques et économiques, jusqu’à une interdiction pure et simple de produire en 1731. 

Il aura fallu attendre qu’un pari audacieux soit lancé il y a plus de trente ans pour faire renaître la vigne sur ce terroir unique où l’argile et le calcaire se mêlent dans un équilibre parfait. C’est Gérard Samson, après une formation en Bourgogne et un tour des vignobles français et européens, qui décide en 1995 de relever ce défi. Le premier millésime sort en 1998, et la suite donne plutôt raison à son intuition : le vignoble passe de 3 hectares en 2003 à 6,6 hectares en 2015, et en 2019, Les Arpents du Soleil deviennent le seul domaine normand à produire 40 000 bouteilles, avec 21 sélections cumulées au Guide Hachette des vins. Depuis 2022, c’est Étienne Fournet qui a repris les rênes du domaine, dans la continuité de cette philosophie. 

Le secret est sous nos pieds

Si la Normandie fait du vin sérieux, c’est qu’elle a un atout qu’on ne lui prête jamais : son sol. Le terroir des Arpents du Soleil repose sur une rendzine anthropique sur Bathonien supérieur, et la comparaison qui revient sans cesse chez les connaisseurs n’est pas anodine : ce sol est très proche des meilleurs sols viticoles de la Côte-d’Or, en particulier celui du Chevalier-Montrachet, Grand Cru de la Côte-de-Beaune. Rien que ça. 

Ajoutez à ce sol d’exception un microclimat sec, si, si ! Il tombe moins de 600 mm de pluie par an, soit 25 jours de pluie en moins qu’à Caen, à seulement 25 km à vol d’oiseau, ce sur un coteau plein sud, donc on comprend mieux pourquoi l’automne permet au raisin d’atteindre une maturité qui n’a rien à envier à certains terroirs de Bourgogne. 

Une philosophie sans artifice

Côté cave, on ne triche pas avec le fruit. La vinification est menée au plus proche du naturel : pas de chaptalisation, pas de collage, et une filtration légère pour préserver l’intégrité du fruit et l’expression du terroir. Une approche cohérente avec l’engagement environnemental du domaine, certifié Haute Valeur Environnementale depuis 2019, et qui s’offre une conversion en agriculture biologique.

Côté dégustation, le Pinot s’exprime parfaitement, sur des notes fruitées croquantes, élégantes, soutenues par de jolis tanins fins. On apprécie une belle longueur toute en fraicheur, presque minérale. 

Nous avons eu la chance pour notre part de pouvoir l’apprécier sur une belle viande parfaitement cuisinée par Christophe Mauduit, en son Auberge des Ruines à Jumiège, en Seine-Maritime. Que du plaisir. 

Le réchauffement climatique, nouvel allié du vin normand

Voilà le point qui mérite qu’on s’y arrête : ce qui ressemblait hier à une lubie de passionné prend aujourd’hui une autre dimension. Le dérèglement climatique redessine la carte viticole française à toute vitesse. Les vendanges avancent, les degrés d’alcool grimpent dans le Sud, et des régions jusque-là jugées trop fraîches ou trop humides deviennent, années après années, des terrains de jeu crédibles pour la vigne. 

La Normandie, avec son microclimat déjà étonnamment sec et son sol taillé pour le Pinot Noir, n’a peut-être pas attendu le réchauffement pour produire du bon vin, mais elle pourrait bien en être l’une des grandes bénéficiaires des décennies à venir. Le vin normand, en 2023, ce n’est donc plus une incongruité : c’est une avance prise sur l’époque.

Le Pinot Noir 2023 des Arpents du Soleil, c’est l’histoire d’un terroir oublié qu’on a fini par réveiller, et qui n’a plus rien à prouver. À déguster sans préjugé, et idéalement à l’aveugle, pour voir vos convives se tromper de région. Autour de 20 euros.