À Lannepax, dans le cœur du Gers, une famille perpétue depuis 130 ans la tradition de la plus ancienne eau-de-vie française, l’Armagnac. Mais chez les Delord, le passé n’est jamais figé. C’est notre Bouteille du Week-End

Il est des maisons qui sentent le temps. Pas le temps qui passe et qui use, mais ce temps précieux, lent, presque fragrant, qui transforme un distillat en quelque chose d’extraordinaire. La maison Delord est de celles-là. Posée au cœur du village de Lannepax, dans les collines douces du Gers, elle distille de l’armagnac depuis 1893 — et surtout, elle le fait comme on élève des enfants : avec patience, conviction, et beaucoup d’amour.

Quatre générations, une seule passion

L’histoire commence avec Prosper, l’arrière-grand-père, distillateur ambulant qui sillonnait la campagne gasconne avec son alambic, de ferme en ferme, pour transformer le vin blanc en eau-de-vie. Ses fils Gaston et Georges prendront le relais en fondant officiellement la maison Delord Frères à Lannepax en 1932, avant d’être les premiers à exporter l’armagnac familial jusqu’aux États-Unis. Un sacré coup d’audace pour l’époque. Puis viennent Jacques et Pierre, puis Jérôme et Sylvain — la quatrième génération, aux commandes depuis 2001.

Ce qui frappe chez les frères Delord, c’est leur complémentarité presque trop parfaite pour être inventée. Sylvain (à droite sur la photo), le cadet, règne sur la production : il gère le vignoble, surveille les vinifications, conduit les distillations, assemble les eaux-de-vie avec une intuition que seules des années de dégustation peuvent forger. Jérôme (à gauche sur la photo),, l’aîné, porte la maison vers le monde : c’est lui qui fait rayonner les armagnacs Delord dans plus de 35 pays. Deux tempéraments, une seule vision. Et toujours Jacques (au centre sur la photo), leur père, qui passe encore au chai pour les dégustations, parce que la retraite, dans une famille pareille, c’est une notion relative.

Un outil de production hors du commun

Pour comprendre ce qui rend les armagnacs Delord si singuliers, il faut pousser la porte de la distillerie, installée dans l’ancien atelier de Prosper. L’endroit a quelque chose de magique, le cuivre des alambics brille dans la pénombre, les briques rougeoient, et l’on comprend instinctivement qu’ici, rien ne se fait à la va-vite.

La maison dispose de quatre alambics : deux colonnes armagnacaises traditionnelles et deux alambics à repasse pour la double distillation. C’est l’une des très rares propriétés de l’appellation à maîtriser simultanément ces deux méthodes de distillation autorisées par le cahier des charges de l’AOC. Le plus vénérable de ces alambics, le « Sier » datant de 1900, produit à peine 30 litres d’eau-de-vie par heure, mais les connaisseurs s’accordent à dire que c’est lui qui donne naissance aux plus beaux armagnacs de la maison, ceux qui vieillissent décennies après décennies avec une grâce incomparable.

Dans les chais familiaux, plus de 1 500 fûts et une douzaine de foudres en chêne attendent patiemment. Le millésime le plus ancien de la maison ? 1900. Oui, vous avez bien lu.
Coté fûts d’ailleurs, la maison Delord travaille avec l’un des derniers maitres tonneliers de la région à fabriquer des pièces en chêne noir de Gascogne. Bartholomo, Gilles de son prénom. Près de 45 vendanges qu’il choisi ses bois, les découpe, les assemble, les cercle et les chauffe, avec l’équipe dans sa tonnellerie du Frêche dans les Landes. Entre les deux artisans l’accord est désormais rodé, les fûts de 420 litres sont parfaitement préparer pour accueillir le distillat dans les meilleures conditions.

Galaubas : le retour aux origines, et l’envol vers l’avenir

Mais c’est sans doute du côté du domaine de Galaubas que se joue l’avenir le plus excitant de la maison. En juin 2020, le 25 juin, jour de la Saint-Prosper, comme si le destin s’en mêlait, Jérôme et Sylvain ont racheté cette propriété agricole et viticole familiale historique, abandonnée depuis le décès de Georges Delord en 1967. Un retour aux sources chargé d’émotion, et un pari sur l’avenir.

Avec ses origines remontant à l’époque de Louis XV, ses deux tours emblématiques ajoutées au XIXe siècle, ses murs de pierre et son sol en terre battue, Galaubas est bien plus qu’un lieu de vieillissement : c’est un véritable chai expérimental, où tradition et innovation se rencontrent sous l’œil curieux et passionné de Sylvain Delord. Le domaine s’étend sur 74 hectares, dont 64 de céréales certifiées bio, 5 hectares de vignes également en bio, où ce sont les brebis qui se chargent du désherbage, s’il vous plaît, et 6 hectares de bois.

C’est à partir des vins de ces vignes que la maison a réalisé sa première distillation biologique, remplissant huit fûts de 400 litres fabriqués à partir de chêne issu du domaine lui-même. Un armagnac bio, du sol au bois, de la vigne au verre. Ces premières bouteilles devraient voir le jour aux alentours de 2028-2029, le temps que le temps fasse son œuvre.

Chaque année, Sylvain fait vieillir en monocépage environ 800 litres d’armagnac, distillés dans les alambics traditionnels, puis stockés dans des fûts provenant de différents tonneliers, chacun apportant ses propres caractéristiques. L’ambition à terme est de proposer des armagnacs tout à la fois mono-parcellaire, mono-cépage, mono-alambic et mono-tonnelier. Une approche quasi-bourguignonne appliquée à l’eau-de-vie gasconne — et qui promet des dégustations inédites.

Innover sans trahir

C’est peut-être là le vrai talent des frères Delord : innover en profondeur, sans jamais céder à l’esbroufe. Les bouteilles sont toujours cachetées à la cire à la main, les étiquettes restent manuscrites. Une fidélité à l’artisanal qui n’est pas nostalgique mais décidément délibérée.

La gamme reflète ce même équilibre entre authenticité et modernité. Le Hors d’Âge délivre un bouquet de vanille et de prune d’une grande richesse. L’Authentique, conçu par Sylvain, est un assemblage de millésimes d’une trentaine d’années, embouteillé à 45,9 %, affirmation d’une nouvelle génération qui sait où elle va. Les Bruts de Fûts, éditions limitées embouteillées à leur degré naturel sans réduction, sont particulièrement convoitées des amateurs. Et puis il y a l’Épopée, lancée pour les 130 ans de la maison : 584 flacons seulement, assemblant un millésime par génération — de 1900 à 2004 — comme un voyage aromatique à travers quatre générations de savoir-faire.

Le Floc de Gascogne fait lui aussi sa mue, avec un nouveau look résolument contemporain qui lui ouvre grand les portes des tables françaises.

L’armagnac, c’est notre vie

Il est des maisons où l’on sent, au-delà des produits, une âme. Chez Delord, cette âme tient autant aux hommes qu’aux pierres de la distillerie, aux fûts qui sommeillent dans les chais qu’aux vignes taillées avant l’aube — Sylvain commence les vendanges vers 3 ou 4 heures du matin pour préserver la fraîcheur du fruit. Elle tient aussi au fait que Jacques, le père, passe encore pour humer les eaux-de-vie que ses fils ont assemblées.

Avec Galaubas pleinement relancé, la première distillation bio dans les fûts, les projets de cuvées expérimentales en gestation et une présence dans 35 pays, la maison Delord n’a rien d’une institution figée dans son passé glorieux. Elle ressemble plutôt à ce qu’elle a toujours été : une famille qui fait de l’armagnac avec la même passion obstinée qu’en 1893, mais en regardant résolument devant elle.

Armagnac Delord — Lannepax, Gers. Disponible chez les cavistes, en CHR sélectifs et sur armagnacdelord.com

Armagnac Delord en images