Alors que le vin est en souffrance, et plus particulièrement Bordeaux, Bernard Margez lance « La Collection des Trésors de Bernard Magrez. » Au programme, de l’innovation, de l’audace même, fruit de 3 ans de travail pointilleux pour créer des vins inédits, nés de la fusion de millésimes prestigieux de grands vins de la Maison Bernard Magrez ou de la révélation de leurs parcelles les plus rares et surprenantes.

« Qu’y a-t-il de nouveau à Bordeaux ? » La question, les journalistes spécialisés de passage dans le vignoble la posent depuis des années. Il faut reconnaître que la réponse n’a pas beaucoup varié depuis la généralisation des seconds vins, dans les années 1980. Bernard Magrez a décidé d’y répondre autrement, non pas avec une nouvelle étiquette, mais avec de nouveaux vins. Nous avons découvert le résultat lors d’un déjeuner en accord mets et vins chez Guy Savoy, et autant le dire tout de suite : ça change du Bordeaux qu’on croit connaître.

22 cuvées, quatre grands crus classés et quelques règles brisées

Le propriétaire de quatre grands crus classés (Pape Clément, La Tour Carnet, Fombrauge et Clos Haut-Peyraguey) lance « Les Trésors de Bernard Magrez » : 22 cuvées produites de quelques centaines à quelques milliers de bouteilles. Leur point commun ? S’affranchir, une à une, des règles non écrites du vignoble bordelais : un seul château par bouteille, un seul millésime par étiquette, la barrique de chêne pour l’élevage.

La collection s’organise autour de quatre idées : le temps, le lien, le geste et le lieu.

Le temps. On assemble plusieurs millésimes dans une même bouteille. C’est le cas des cuvées 1252 (Pape Clément) et 1409 (La Tour Carnet), qui marient 2019 et 2022 à parts égales, et des multi-millésimes LGC6, LTC5 et PC4. Ce dernier, sommet de la collection, assemble quatre millésimes de Pape Clément (2000, 2005, 2010, 2015) et se vend 4 000 euros la bouteille, en coffret de bois massif.

Le lien. On réunit ce que Bordeaux sépare. « Mes 5 Pépites » mélange cinq propriétés du groupe sur le millésime 2018, et « Les Complices » fait dialoguer les deux rives. Conséquence : ces vins ne peuvent revendiquer que l’AOC Bordeaux, « le prix de cette liberté », comme on le dit joliment chez les Magrez, père et fils.

Le geste. On change la façon de faire. Amphoria, au Château Les Grands Chênes, est élevé en amphores de grès plutôt qu’en barriques, pour préserver la pureté du fruit. L’Irréel, sauternes de Clos Haut-Peyraguey, est issu d’une sélection grappe par grappe sur quelques barriques seulement.

Le lieu. On isole un endroit précis : 0,91 hectare à Pomerol pour le Clos de la Sérénité (4 933 pieds de vigne, pas un de plus), une croupe à 29 mètres d’altitude à Saint-Estèphe, deux hectares en terrasses à Saint-Christophe-des-Bardes, ou encore les quatre « vins de lieu » (Confiance, Émotion, Sérénité, Tempérance) choisis par les vignerons eux-mêmes. Pour repérer ces îlots, la maison s’est appuyée sur des carottages de sol, qui ont expliqué ce que les équipes observaient depuis longtemps : des raisins à part.

Un Bordeaux d’émotion plutôt que de statut

Le fil conducteur, c’est un changement de regard. Longtemps, un grand bordeaux a vendu du statut : le nom du château, son rang, la réputation du millésime. Aujourd’hui, explique Bernard Magrez, les amateurs cherchent plutôt « une émotion de découverte » : un goût inconnu, une histoire à raconter à table. Le concept a d’ailleurs été testé auprès d’amateurs en Chine, en Suisse et en Belgique avant son lancement.

Et surtout, la collection ne vise pas que le portefeuille des collectionneurs. Philippe Magrez le dit lui-même : l’offre est pensée en grande partie sur un créneau de 50 à 180 euros, car cibler uniquement l’ultra-luxe aurait été une erreur. Les prix s’étalent de 30 euros pour l’Amphoria à 228 euros pour le Pape Clément Reconnaissance blanc, avant le cas à part qu’est PC4. Les vins sont réservés aux particuliers, via les cavistes, une sélection de sites en ligne et les clubs de dégustation.

Nos coups de cœur : Les Complices et LTC5

Les Complices (124 euros). L’idée est presque une provocation : en Gironde, la querelle des rives fait partie du folklore, avec d’un côté la rondeur des merlots de la rive droite, de l’autre la structure et la tension des cabernets de la rive gauche. Bernard Magrez, propriétaire des deux côtés, choisit de ne pas trancher et unit à parts égales Château Fombrauge (Saint-Émilion) et Château La Tour Carnet (Haut-Médoc). Le pari est séduisant sur le papier, et il l’est tout autant dans le verre : la chair de la rive droite d’un côté, la tension de la rive gauche de l’autre, et personne n’a besoin de choisir son camp. Production : 3 000 bouteilles du millésime 2022, en AOC Bordeaux.

LTC5 (105 euros). Voilà une cuvée qui répond à un vrai casse-tête d’amateur : quel millésime choisir ? Ici, on n’a pas à le faire. LTC5 réunit cinq années de La Tour Carnet (2005, 2009, 2010, 2012 et 2016), pour additionner la jeunesse du fruit des plus récentes et la patine des plus anciennes. Quatrième Grand Cru Classé en 1855, le château prête sa signature à un vin qui joue sur le temps, et ça fonctionne. Attention toutefois : l’édition est limitée à 328 exemplaires, donc inutile de trop traîner. Servi pour accompagner un plat de viande savoureux, Colvert, foie gras et champignons, en tourte d’hiver, l’accord était parfait. Du répondant avec la structure face à la viande, des notes matures pour s’accorder aux champignons et du fruité pour apporter la fraicheur.

Qu’est-ce que cela va réellement apporter ?

On pourra toujours discuter de la place de ces assemblages dans la grande tradition bordelaise, et les puristes ne manqueront pas de le faire. Mais selon nous le mérite de cette collection est de remettre de la curiosité dans un vignoble qui en manquait parfois, et de proposer des histoires, des lieux et des bouteilles à partager et cela surtout sans nécessairement sans avoir à débourser des sommes astronomiques. Pour un amateur, comme pour un curieux, c’est une belle porte d’entrée dans l’univers des grands crus de la maison Magrez.